Samedi 19 février 2011
6
19
/02
/Fév
/2011
23:01
Un homme entre dans mon bureau, les yeux écarquillés ne sachant pas où poser son regard.
Il balbutie, béguaille, hésite, ses bras cherchent une place entre son coeur et l'espace qui lui fait perdre l'équilibre.
Une colère qu'il ose à peine montrer, une colére submergée par la tristesse
je je ....je viens vous voir.... parce que .....je ne ...je suis plus bon à rien !
Là bas, ça fait 2 fois qu'ils annulent le RDV, 2 fois
C'est...je ...on...m'a dit....et puis je sais bien que ça ne veut rien dire leader !
Mais c'est comme ça qu'on nous apellait à l'usine !
Je ne sais même pas quoi écrire sur mon CV, j'en ai fait un, mais ça ressemble à rien, je ne sais même pas quoi écrire
Il s'assoie et pleure. Il pleure les yeux grands ouverts, son mouchoir essuie ses larmes.
Je veux quelque chose à faire, pourquoi les copains ils vont en formation et pas moi ?
Pourquoi je ne peux rien faire ?
20 ans dans cette boite, et rien, plus rien ...
Leader, moi, je m'en fous, c'est quand que ils m'ont proposé le poste, moi j'ai bien vu que ça voulait dire qu'il fallait faire le gendarme, mais moi je voulais
pas. Parce que quand un gas il y arrive pas, c'est pas en lui tapant dessus qui peut comprendre. Moi c'est comme ça que je vois les choses. Le gas faut lui montrer.
Alors quand le chef y me disait : comment ça va avec clui là, j'y disais : ça va.
Parce que c'est dur la nuit, faut se serrer les coudes, et puis y'en avait un, bon ben c'est vrai des fois il arrivait un peu fatigué (il mime : le geste de boire),
ben ce gas j'allais pas lui enfoncer la tête sous l'eau encore plus, parce que le gas si "tut tut" c'est qu'il avait bien assez de soucis comme ça, Alors le chef hein
..bon
Moi c'est comme ça que je vois les choses, je sais pas, mais moi je vois comme ça.
Les machines, y'en avait 4 avec 2 gros transferts, fallait être partout, fallait tout voir, fallait remplacer le gas quand qu'il faisait sa pause, je leur disais
aux gas "faites pas la pause tous en même temps, je peux pas y arriver".
Ils étaient sympas les gas, ils comprenaient.
Je relancais les machines, je trouvais la panne, parce que faut pas croire ça tombe souvent en panne et puis faut que la production tourne, le rendement (il mime :
Tac tac) et puis fallait que je controle les pièces, j'en prenais par ci par là et tac tac et puis fallait alimenter les machines alors là Tac tac ....
Des fois je rêve, c'est idiot, mais je rêve que j'ai de l'argent et je vais voir tous ces financiers et je parle avec eux et les machines je les rachéte..... je les
remets en marche
..................
il séche ses larmes,
Il voulait simplement savoir comment s'appelait son métier, comment il s'appelait ...lui, il venait de perdre son identité en perdant son travail.
Monsieur est pilote de ligne industrielle....pilote de ligne....
Il n'avait plus de larmes, il est reparti avec un petit sourire
Je ne sais pas combien de temps ce sourire lui a permis de retrouver un peu de dignité, mais je me souviendrais de ses yeux.